Anne Bonnin

 

Toi et Vous

 

Catalogue d’exposition, 2011

 

 

Toi et vous : c’est l’autre, individuel et collectif. L’autre fluctue avec les sentiments et les situations. «Toi et vous» présupposent un «moi» qui pense parfois que «l’enfer, c’est les autres» si ce n’est moi! Ce double titre qui associe deux pronoms suggère une altérité interchangeable et glissante ; il dédramatise le repli pathologique du moi, ouvrant un jeu de rôles avec toi et vous et moi.

 

De prime abord, la proposition de Sophie Dubosc adopte une esthétique et un vocabulaire minimalistes : très épurées, les deux expositions à l’École Supérieure d’Art et de Design d’Orléans et à l’atelier situé dans un pavillon du Centre Hospitalier Départemental Georges Daumezon distillent une harmonie discrète qui révèle rapidement ses contradictions.

 

À l’atelier, les œuvres sont toutes disposées au sol. L’horizontalité l’emporte sur la verticalité. La plus étendue, Draps, compose un rectangle avec soixante-quinze draps pliés en rectangle et alignés ; une plaque de verre écrase une tresse blonde enroulée (Porte) ; une dalle grise couvre un carré du pavement en linoléum (Dalle). À l’École, le carré et le rectangle s’imposent aussi : une étagère en médium acceuille accueille soixante- quinze plaques de verre rectangulaires (Unité) ; au sol, trois rectangles superposés en cire de couleur chair nuancier (Composition) ; enfin, un parallélépipède rectangle de verre blanc offre une surface lisse et brillante : de l’eau blanche (Socle). Cette harmonie géométrique n’est pas un pur jeu formel, une jonglerie de carrés et de rectangles, elle entretient une relation précise et intime avec le lieu, en l’occurrence avec l’atelier situé dans l’hôpital. En effet, certaines œuvres semblent greffées sur l’architecture, se développant à partir d’éléments auxquels on ne prête pas attention (pavement en lino, effet de couleur, embrasure des portes, etc.). Calculée à la taille d’une embrasure (Porte), la vitre couchée sur la tresse fait aussi écho aux hautes fenêtres rectangulaires donnant sur le parc. Le pavé gris, lui, est ajusté aux carrés du linoléum (Dalle). Ainsi, se tisse un réseau de relations entre les œuvres, reliant celles-ci à leur environnement construit. De façon subtile, à travers ces résonances formelles, l’artiste aborde la réalité de l’hôpital par son décor. Décryptant son environnement avec la minutie du géomètre ou de l’archéologue, elle s’inscrit dans la filiation du minimalisme et d’un art du site.

 

Dans l’atelier, il faut baisser les yeux pour regarder les œuvres à terre. À la manière de Carl Andre, ce déploiement horizontal affirme la primauté du sol, socle de toutes choses, y compris de la verticalité. Dans le contexte psychiatrique, l’horizontalité peut évoquer le lit du dépressif et une attitude de prostration, marquant l’impossibilité, ou le refus, d’assumer la verticalité humaine, donc de participer au monde. Le visiteur se penche sur des choses insolites. La vitre, qui encombre un passage, écrase une natte blonde enroulée : celle-ci est la relique d’une évasion, comme la longue natte de la princesse Rapunzel emprisonnée dans une tour. La transparence du verre matérialise-t-elle un empêchement invisible, une menace intérieure ou extérieure qu’on ne peut fuir ? La paire de semelles rougeâtres sur le lino de l’atelier a-t-elle été arrachée à des bottes de caoutchouc (Semelles) ? Non, elles sont de parfaits simulacres en cire. Leur drôle de couleur proche du sang caillé reproduit le rouge orangé de certains pavés. D’une œuvre à l’autre, un trouble se propage. Le carré gris est-il en lave ? Non, il est mélange de blanc d’œuf et de cendre. Cet alliage associe les deux extrémités de la vie, le début et la fin, dans une forme et une couleur neutres : Dalle incarnerait-il, comme une lave éteinte, l’intensité du neutre? L’ignoble de Georges Bataille affleure discrètement dans des œuvres pathétiques, sinon pathologiques qui, par ailleurs, se fondent dans l’ambiance salpêtreuse du pavillon désaffecté. Elles semblent appartenir au lieu, produites par lui ou bien absorbées par un contenant dont elles ne se distinguent pas toujours.

 

Les procédures perturbent la simplicité minimale de réalisations qui impliquent toujours une tension entre forme et matériau, entre abstraction géométrique et incarnation. Posée au sol, Composition s’apparente à un tableau abstrait avec ses trois formes superposées de tailles et de couleurs différentes – deux carrés sur un rectangle. Ce drôle d’objet en cire propose les nuances de trois carnations. La géométrie s’assouplit et ne s’opposent plus à la chair, l’abstraction s’incarne. De minuscules batailles se livrent sans cesse entre l’individuel et le collectif, le corps et l’esprit, l’un et le multiple, sans qu’on sache où se situe la séparation.

 

De même, les plis des Draps recèlent une complexité. Leur forme porte la marque de l’institution : opéré par des machines, leur pliage résulte d’un conditionnement lié à l’organisation matérielle de la vie collective. Les Draps sont imprégnés de poudre de graphite qui leur donne un apprêt rigide. Le tissu paraît minéralisé, l’alignement des rectangles prend des allures de pensionnat ou de cimetière, faisant évidemment penser, dans ce dernier cas, à Carl Andre. Pourtant, les plis, comme les lignes d’un dessin, écrivent d’autres histoires : chaque pliage est unique, bien que mécaniquement produits par l’institution. Draps qui suggère l’intimité corporelle enrichit l’interprétation institutionnelle. Le pliage évoque aussi la répétition du geste rituel – faire son lit, ranger ses affaires. Dans un monde clos comme l’hôpital, les rites (repas, prises de médicaments, activités, rendez-vous avec les soignants) revêtent un caractère essentiel : s’ils rythment les journées, ils les remplissent aussi. La forme, le rite donc, devient en quelque sorte le contenu de vies souvent désœuvrées.

 

Les œuvres produites pendant la résidence sont des solitaires, que l’accrochage isole. Des unités, individus ou bien fragments d’une totalité perdue, fantasmée. Bras cassé interprète au pied de la lettre une métaphore désignant un caractère faible. Accrochée au mur de l’École Supérieure d’Art et de Design, cette multiple cassure, coulée et pérennisée dans le bronze, acquiert un statut de relique précieuse. Certaines œuvres, qui fonctionnent comme des métonymies corporelles manifestent un objet absent ou une totalité manquante, qui n’existe sans doute que dans l’imaginaire. À l’hôpital, le mot « unité » est central, puisque c’est ainsi qu’on désigne les Unités de soins. Le terme «unité», qui appartient depuis l’Antiquité au vocabulaire de la métaphysique occidentale, se situe du côté de la raison. « Unité » fait aussi partie du langage institutionnel : il énonce donc un programme de soins qui sous-entend un modèle ontologique de maîtrise du multiple et du morcellement, les ennemis d’Unité. C’est ainsi que le mot souvent prononcé est instillé quotidiennement dans l’esprit des patients, comme une potion magique et un antidote, peut-être comme un rêve nécessaire. Il confirme la réalité de la dualité qui prend la forme heureuse-malheureuse du dialogue entre toi et vous et moi.

 

Le sens des œuvres de Sophie Dubosc se compose, ou se décompose, par strates, glisse du littéral au symbolique et vice versa. Les titres contribuent à la signification des œuvres. Référentiels, ils relient les productions à une réalité concrète, factuelle (Draps, Semelles, Dalle, Porte). Ils témoignent surtout d’un refus d’opposer littéral et symbolique : entre les deux, l’artiste ne choisit pas. Dans ses œuvres, le réel et l’imaginaire – le symptôme peut- être – travaillent dialectiquement, ensemble et en contradiction ; l’image qui fait souffrir soulage aussi.

 

 

 

<<     >>